Livre

Sfar s’empare de Gainsbourg

Par MICHEL RIME le 16.01.2010 à 00:01

Avant de tourner son film, le réalisateur a beaucoup dessiné. Résultat: une bible d’émotions.

Pourquoi Gainsbourg? Parce que Sfar a deux amours: Pascin (le peintre) et le compositeur du Poinçonneur des Lilas . Et parce que sa mère, Lilou, chantait des chansons que lui écrivait son pianiste de mari. «Gainsbourg et Birkin m’ont aidé malgré eux à construire un monde plus joyeux que le monde», écrit Sfar. Vu qu’il dessine comme il respire, il a noirci ou colorié plus de quarante carnets avant et pendant le tournage. C’est une plongée dans ce matériau brut que propose Gainsbourg (hors champ) . Ni scénario ni bande dessinée, ces presque 500 pages se traversent en apnée. Que de bonheur! Et que l’auteur nous pardonne, nous nous y sommes englouti avant de voir le film Gainsbourg (Vie héroïque) qui sort mercredi.

Gainsbourg possédait une haute idée de sa laideur. Ah, la sensation de mocheté! Pour l’incarner, Sfar dessine une gueule, tirée d’une propagande antisémite, et la place dans l’ombre du petit Lucien Ginsburg. Ce double lui colle à la peau. «C’est la détestation de soi, explique le dessinateur, d’autant plus cruelle qu’elle est induite par des stéréotypes raciaux acquis pendant l’occupation nazie.» Le gamin grandit, la gueule aussi, jusqu’à ressembler à une caricature de Nosferatu le vampire, version Murnau. Faut pas déconner. La fusion opère avec L’homme à tête de chou, évidemment.

Cette invention permet à Sfar de raconter un conte, tout en déroulant la vie de ce «Juif et Russe mais Juif d’abord». On apprend, car le dessinateur a tout lu, tout vu, tout entendu, que le peintre devenu chanteur a été marié et a eu deux enfants, bien avant de roucouler avec Gréco et Bardot. On découvre où il a croisé Fréhel et ce que ça lui a fait. Comment Mme Levitzky lui a montré l’appartement de Dalí (en son absence). De quelle manière il a rencontré un Gitan qui lui enseignera le swing.

Et le cul? Sfar, qui avoue verser volontiers dans la pornographie en dessinant, ne s’est pas privé de croquer des fesses. «Je crois qu’on n’actionne pas le sexe de la même façon avec un pinceau et une caméra. En caméra, je suis très puceau», proclame-t-il. Reste donc le papier. Et s’il vous faut un autre argument pour vous convaincre de tourner les pages, sachez que tout n’a pas été porté à l’écran.

Plus le chanteur boit, plus le dessin s’avachit. La période Bambou court sur une vingtaine de pages seulement et on stoppe avant la mort. Le livre s’achève par un cahier donnant à voir l’opiniâtreté et le talent du dessinateur à concevoir les créatures imaginaires, les fameuses gueules. Un dernier pour la route?

On pisse de rire en apercevant Vian et Gainsbourg, complètement klaxonnés, couchés au milieu de la route pour arrêter un taxi.

Joann Sfar, Gainsbourg (hors champ) , Dargaud, 480 p.

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