YVERDON-LES-BAINS

Au secours, les artistes s’invitent dans le débat!

Par Joëlle Fabre le 12.09.2009 à 00:01

Des figures du monde artistique reviennent sur l’expo qui voulait secouer le Musée des beaux-arts.

Deux femmes nues aux chairs flasques solidement campées sur des pattes d’autruche face à un mâle en position peu glorieuse, testicules au vent, attelé à une charrette. Cette scène s’est imposée durant cinq jours aux Yverdonnois, avant que les autorités décident, lundi dernier, que le supplice avait assez duré. Censure? Non, exposition abrégée. Les nus de cire de la plasticienne Heike Schildhauer ne font plus de vagues sur la place de la Gare. Au final, c’est tout de même un succès pour Visarte, l’association d’artistes par qui le scandale est arrivé. Aux yeux de son président, Christian Jelk, cette mise à l’index prouve – mieux que n’importe quel long discours – que le contenu est exclu du débat sur le futur Musée cantonal des beaux-arts (MCBA).

Un vrai malaise
Tordu? «Direct et efficace», répond Pierre Keller, directeur de l’ECAL. D’autres personnalités du monde artistique jugent la démarche puérile, voire totalement contre-productive. Cette installation itinérante – qui figure deux chambres potentiellement extraites d’un musée – est présentée par Visarte comme la réponse des artistes à une procédure insipide: la recherche d’un site pour un nouveau Musée cantonal des beaux-arts. L’expo était censée voyager dans toutes les villes intéressées à accueillir le futur MCBA. Elle n’en prend pas le chemin. Seule Saint-Légier reste intéressé.

Une expo militante, mais pour dire quoi exactement? Dans la rue, le débat n’a pas volé beaucoup plus haut que: «Beurk, c’est vraiment dégueu.» On est assez loin de la tempête soulevée par l’expo de Thomas Hirschhorn au Centre culturel suisse de Paris, en 2005, et qui avait abouti à une sanction financière de Pro Helvetia. A Yverdon, on perçoit pourtant un vrai malaise des responsables politiques, piégés entre la nécessité de ne pas heurter leurs concitoyens et celle de ne pas brimer l’art contemporain.


«La provocation largue le public»

Directrice du MUDAC (Lausanne), Chantal Prod’Hom (Crédit photo: Mathieu Rod) n’a rien contre le nu en tant que tel: «Ici, on est dans un travail de métamorphose, une mise en scène surjouée, qui me fait penser aux films, très à la mode, qui font cohabiter manipulations virtuelles et réalités. Ce n’est pas avec des provocations au premier degré que l’on suscite de vraies discussions. Pourquoi présenter des pièces qui suscitent immédiatement le rejet plutôt que des œuvres plus communicatives, qui amènent les gens à mieux les regarder? Car c’est cela la mission première d’un musée. Il y a d’autres façons de tendre la main au public.»

F. BG


«Cette démarche ne rime à rien»

Patrick Gyger (Crédit photo: Olivier Allenspach), directeur de la Maison d’Ailleurs, à Yverdon, critique le côté intrusif de la démarche de Visarte: «Forcer le public à voir des œuvres d’art me dérange. Parce que la relation à l’art, pour moi, découle d’un choix. Je ne suis pas opposé à l’art dans la ville, ni à un art qui perturbe. Mais l’œuvre exposée à l’extérieur doit s’inscrire dans une démarche réfléchie, qui prend en compte l’environnement. Sortir des pièces d’un musée et les poser dehors sans créer un lien entre elles et le public ne rime à rien. Imaginer ainsi susciter le débat sur le musée me paraît puéril.»

F. BG


«En art, pas question de retenue!»

«Je suis très très ouvert à tout. En art, tout est possible.» Pour Pierre Keller (Crédit photo: Michel Perret), directeur de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL), il n’y a pas de retenue à avoir. «Ces mixages d’animaux et d’hommes, ces corps mal foutus, ce n’est pas mon goût. Mais là n’est pas la question. L’action de Visarte est intéressante. Cette association d’artistes s’invite dans le débat d’une façon claire et précise avec deux Portakabin pour dire: «Voilà, ça pourrait être le musée.» L’idée est excellente. Prendre deux morceaux de musée et les mettre dans la rue, je trouve la démarche très intelligente pour montrer qu’un Musée des beaux-arts peut être autre chose que des salles du XVIIIe avec des moulures au plafond. Maintenant, je ne sais pas si ça encourage les gens à s’enthousiasmer pour un musée ou si ça les décourage. En tout cas, on en parle, et c’est déjà pas mal. Si Visarte avait choisi de montrer des petites peintures bien fades, ce serait passé totalement inaperçu. Ils étaient forcés de mettre quelque chose de fort et de perturbant.

Cette censure est absurde et inutile. C’est même un beau scandale! Il me semble qu’il se passe des choses beaucoup plus terribles à la place de la Gare à Yverdon. On se fait tuer sur les quais! Un Musée des beaux-arts dans une ville qui censure les œuvres? Non alors! Les artistes n’ont pas besoin d’un musée propre en ordre dans lequel il n’y aurait pas de discours, mais uniquement de très belles choses à voir en fermant sa gueule.»

JO. F.


«Ces statues ne me lâchent plus»

Le directeur de Pro Helvetia, Pius Knüsel (Crédit photo: Dominik Fricker), a été ébranlé par les nus de cire de Heike Schildhauer. «D’abord, je tiens à défendre la liberté pour les arts et les artistes. Ensuite, j’ai trouvé ces sculptures très fortes. Elles m’ont saisi et ne me lâchent plus. Est-il légitime d’exposer une telle œuvre sur la place publique? Oui, mais pas sans préparation, ni sans tenir compte de la sensibilité du grand public. Cette controverse est très différente de celle suscitée autour de Thomas Hirschhorn en 2005, à Paris. Le public savait qu’il se rendait à une exposition d’art contemporain et que celui-ci n’est pas forcément facile.»

F. BG


«Donner envie, pas bousculer!»

La galeriste lausannoise Alice Pauli (Crédit photo: Chris Blaser) donne raison aux autorités d’Yverdon: «Le public romand n’a pas l’habitude de voir ce genre de choses uniquement choquantes. En Suisse alémanique ou en Allemagne peut-être, mais pas ici. Si on veut donner envie aux gens de s’intéresser à l’art contemporain, pourquoi les brusquer? On a déjà tellement de peine à les convaincre qu’il nous faut un nouveau musée. C’est très maladroit. Il fallait plutôt montrer ce qui reste caché dans le musée actuel et qu’on ne peut pas présenter faute de place. Des œuvres qu’on aimerait voir dans le nouveau musée. Pas ça!»

JO. F.

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