Un hôtel cinq étoiles genevois. Tout en sourire, Olivia Ruiz se présente, spontanée, déjà familière. Une artiste en promo? Oh, le vilain mot. Volubile, elle raconte son clan, famille d’artistes que d’autres artistes ont rejointe. Elle parle de sa terre, l’Aude, les Corbières où les vieux, comme des ceps de vigne, défient le vent. Elle brave ses angoisses: «Même pas peur!» Miss Météores? L’expression d’une femme d’aujourd’hui, un album magnifique.
– Comme La femme chocolat, Miss Météores s’apparente à un film musical inspiré de votre propre vie. Mais de manière décalée et poétique. Pour mieux brouiller les pistes?
– Certaines chansons sont des contes fantasmés, d’autres contiennent une part autobiographique. Au départ, ça me figeait. Je ne me sentais pas le droit d’impliquer des proches dans mon œuvre, je peinais à raconter ce qui me fascine chez eux, sans leur en faire subir les conséquences. J’arrive de mieux en mieux à combiner inspiration et distanciation. (Rire.) Brouiller les pistes, effectivement!
– Un de vos amis vous situe «entre Almodóvar et Kusturica». Donc vous êtes explosive, excentrique, expansive, exquise?
– Oh, c’est très beau. Exquise, je ne sais pas. Mais le reste, il n’y a pas photo! Je me sens culturellement proche d’Almodóvar, de son tempérament excessif, épicurien. Tout sur ma mère et Volver (ndlr: des films d’Almodóvar) me renversent, décrivent un rapport entre les femmes similaires au mien à la maison. On se retrouve toutes dans la cuisine. On pourrait croire que ce machisme nous dérange mais finalement, non. C’est le précieux moment des confidences et on ne voudrait surtout pas voir un homme arriver pour nous aider! Ce serait gâcher ce temps qui nous appartient.
Je suis aussi fan de Kusturica. J’ai eu la joie de faire la première partie d’un concert du No Smoking Orchestra (ndlr: avec lequel collabore Kusturica) en Belgique. Avec lui, je partage le penchant pour des histoires très sombres contées sur un mode musical festif. En général, j’aime me contraster ainsi, une musique triste sur un texte gai, et vice versa.
– Sur scène ou dans la vie, vous dégagez une sincérité absolue…
– J’adorerais parfois mentir mais je ne sais pas le faire. Cela se voit comme le nez au milieu de la figure. Un jour, mon amoureux (ndlr: Mathias Malzieu, chanteur de Dionysos) m’achète une superbe paire de chaussures et, truc vraiment con, j’en perds une sur un plateau télé. Il va être tellement malheureux que je décide de la racheter. En arrivant à la maison, alors qu’il savait que je l’avais perdue, je lui dis: «Je l’ai retrouvée!» Et immédiatement, je suis devenue toute rouge.
– En 2003, vous proclamiez Je n’aime pas l’amour. Si l’on considère que vous l’aimez depuis, il n’y a pas vraiment de raison de craindre pour vous quand vous chantez, Elle panique… ou Peur du noir.
– (Grand rire). Elle panique, c’est avant tout une chanson de combat. Nous sommes tous tiraillés par nos démons mais moi, je dis: «Même pas peur, je vais les dompter, les pacifier ou les tuer pour du bon.» Peur du noir, c’est la peur des premières fois, avec le refrain «Et maman veille». J’aurais pu prendre «Dieu me protège» ou «une bonne étoile». Effectivement, j’ai changé depuis J’aime pas l’amour. Notez, elle compte beaucoup car elle est pleine d’humour, d’autodérision, de sensibilité, la griffe de mon répertoire. Car cette fille, elle se la joue rebelle parce qu’elle a eu un gros chagrin d’amour.
– «Ruiz, ce n’est pas mon nom, ce n’est pas «un nom de scène», ni un «pseudo», c’est le nom de cette grand-mère paternelle, mamie Rita», écrivez-vous dans L’oiseau piment. L’héritage familial est-il au cœur de votre vie?
– C’est une nécessité, un devoir. Je n’en connais pas vraiment la raison, peut-être le douloureux exil des grands-parents… Mon petit frère m’a fait découvrir la psychogénéalogie, une de mes nouvelles passions. «Mieux tu sauras d’où tu viens, mieux tu sauras où tu vas»… Dans mon propre cheminement, c’est essentiel.
Lire et voir Olivia
UN LIVRE
L’oiseau piment, Ed. Textuel Musik, 120 p., photos.
UN CONCERT
Morges, Beausobre, di 17 mai (19?h). Renseignements: 021?804?97?16. www.beausobre.ch
Fan absolue de musique de film, Olivia Ruiz écrit avec des images dans sa tête, en accord avec ses orchestrations. D’où, à l’écoute de Miss Météores , cette sensation, parfois éphémère, parfois tangible, d’un voyage dans les paysages musicaux d’Ennio Morricone, de Tom Waits, de John Barry et autres Danny Elfman/Tim Burton.
A l’évidence, Olivia Ruiz attise les correspondances affectives et musicales. Autant la solitude ne la dérange pas dans l’écriture, autant elle aime faire rentrer d’autres artistes dans la musique. A commencer par Mathias Malzieu, avec lequel elle partage aussi son quotidien. Le partage, mot-clé. Miss Météores , quatorze chansons où l’on croise The Noisettes, Coming Soon, Lonely Drifter Karen, Anthony Blanc, Christian Olivier. Partage encore avec son invitation au cinéaste Michel Gondry ( Soyez sympas, rembobinez ) pour tourner un clip. Qui n’a pu le tourner, faute de temps, mais qui se retrouve batteur dans Peur du noir.
Miss Météores se décline encore en trois langues. Ruiz séduit en anglais, se confie en français, illumine en espagnol avec Quedate, coécrit et interprété avec son père, «une chanson sur la peur de perdre les Anciens». Partage toujours. En revanche cessons de répéter qu’elle perpétue le sillon de Damia, de Fréhel ou de Piaf, qu’elle s’ancre dans le courant néoréaliste. Cultivant ses différences, Olivia Ruiz est aujourd’hui l’inventrice d’elle-même.
Miss Météores, distr. Universal. Dans les bacs dès le 13 avril