«Attendez, je monte dans un taxi et l’on aura tout le temps de parler». Traversant Paris, le pianiste français Alexandre Tharaud, 40 ans, se prête volontiers au jeu de l’interview au bout de son téléphone portable. Ce jeudi, il sera à l’affiche des concerts d’Arts et Lettres à Vevey. C’est l’occasion d’entendre l’un des plus subtils pianistes actuels, un poète des sons qui sert à merveille toutes les œuvres qui passent sous ses doigts, de Rameau à Ravel, de Couperin à Chopin.
– Un autre instrument aurait-il pu être le vôtre si le piano n’avait pas eu la chance de croiser votre chemin?
– Aussi étonnant que cela puisse paraître, je ne pensais pas devenir pianiste. Je le suis devenu par un enchaînement de circonstances, voilà tout. La vie nous réserve des chemins que l’on n’a pas toujours imaginés. J’aurais donc tout aussi bien pu jouer d’un autre instrument, voire ne pas faire de musique du tout! Si aujourd’hui je pourrais arrêter le piano, je ne pourrais par contre pas arrêter la scène. Elle m’attire depuis l’enfance, j’en ai besoin comme j’ai besoin du contact avec le public. Evidemment, il est désormais trop tard, en ce qui me concerne, pour faire un autre métier de scène.
– Comment choisissez-vous les œuvres que vous interprétez?
– Comme interprète, il faut savoir écouter ses envies, faire des choix et refuser des propositions. Ce n’est pas toujours facile. J’essaie de faire des choix très personnels, quitte à me tromper peut-être parfois. Les œuvres que j’enregistre ont toujours été des œuvres qui m’occupent depuis longtemps et avec lesquelles j’entretiens un rapport profond. Les graver, c’est comme en accoucher, ça sort des tripes. Aussi, j’ai l’impression que tous mes disques se tiennent par la main, ils forment une grande arche qui se construit peu à peu avec une grande cohérence. Depuis longtemps, je souhaitais graver des pièces d’Erik Satie. C’est enfin chose faite, un double CD paraît à la fin de ce mois.
– Or c’est Chopin qui, avec Couperin, est au programme du récital que vous donnez jeudi prochain à Vevey. Pour quelle raison occupe-t-il une place si importante dans votre cœur et sous vos mains?
– Chopin est le compositeur que j’ai le plus pratiqué et dont je me sens le plus proche. A 8 ans, comme beaucoup de jeunes pianistes, je jouais déjà de ses pièces. Après quoi, il m’a suivi tout au long de mon cursus, au Conservatoire de Paris tout d’abord, puis dans les concours et, enfin, à la scène et au disque. Je souhaiterais réaliser une intégrale de ses œuvres. Non pas d’un coup, mais tout au long de ma vie, lentement. Pour moi, Chopin est à la fois un compagnon de route et un confident.
– Même chose pour Couperin (1668-1733)?
– Couperin est plus neuf pour moi. Après avoir beaucoup travaillé et interprété des compositeurs du XXe siècle, j’éprouvais le besoin d’explorer le répertoire baroque français. C’est ainsi que j’ai joué et enregistré (ndlr: en 2001) des pièces de Rameau, compositeur qui a bouleversé ma vie, m’a permis de gagner en liberté. Autour de moi, beaucoup de gens m’ont encouragé, après cela, à jouer Couperin.
– Que représente pour vous le récital, lequel est fait de solitude?
– Pour un musicien, c’est l’exercice le plus difficile et le plus exigeant. Il y a toujours du danger à entrer seul sur scène. Mais c’est justement cela, ce challenge, que j’aime dans le récital. Tout comme le face à face qu’il implique avec le public. Je travaille comme un fou les programmes que je donne en récital. Le travail s’accompagne d’une réflexion menée en profondeur, bien plus que pour la musique de chambre ou pour les concertos, qui m’occupent aussi mais où les choses se font de façon plus rapide, voire plus approximative.
– Ce n’est pas habituel, vous vous produisez avec partitions?
– Il y a quelques années, j’ai eu d’importants problèmes de mémoire. C’est cela qui m’a amené à rejouer avec partitions. Et le fait de les avoir sur le piano m’a permis de retrouver une liberté que j’avais perdue. La partition devient partie prenante du récital et le compositeur joué comme plus présent. Cela est vrai aussi bien pour moi que pour le public.
Théâtre de Vevey, 4e concert d’Arts et Lettres, Alexandre Tharaud, jeudi 15 janvier (19?h?30).
Rens. et loc. 021?925?94?94.