Un mois et demi a passé depuis le vote négatif du peuple vaudois sur le projet de nouveau Musée des beaux-arts à Bellerive. Ministre de la Culture, la conseillère d’Etat Anne-Catherine Lyon ne lâche pas prise. Elle explique quelles leçons elle tire de ce «premier acte», et détaille, en exclusivité, son plan pour faire rebondir un projet de musée.
– Dans 24 heures, Yves Aupetitallot, ancien directeur du Musée cantonal, accuse Brigitte Waridel, responsable du Service des activités culturelles du canton, d’avoir été, par son attitude «bureaucratique», un obstacle au projet de Musée cantonal des beaux-arts à Bellerive. Comment réagissez-vous?
– Ces reproches sont infondés et déplacés. Infondés, parce que, sur les vingt ans qu’ont duré les études, on peut être reconnaissant à l’administration d’avoir courageusement maintenu ce projet vivant! Même lorsqu’il n’était plus parmi les priorités politiques du moment. Sans l’opiniâtreté de Brigitte Waridel et d’Eric Perrette, l’architecte cantonal, nous n’aurions pas eu de projet du tout. Ces critiques sont déplacées, parce qu’elles attaquent, en fait, le fonctionnement même de notre démocratie, qui exige, qu’on le veuille ou non, de respecter certaines procédures. C’est peut-être pesant, mais le despotisme éclairé ne correspond pas à nos pratiques… Yves Aupetitallot est peut-être trop Français pour le comprendre. Il a aussi choisi de rester un directeur à mi-temps lorsque je lui avais proposé de passer à temps plein. Cela n’a en rien simplifié les choses.
– N’a-t-il pas manqué à ce projet un enthousiasme, un souffle rassembleur? Votre engagement personnel n’est pas contesté, mais vous n’avez pas su porter la flamme, non?
– J’ai voulu, avec force, passion et conviction, que la culture soit partie prenante de mon département, que ses liens avec la formation soient raffermis, que ses moyens soient soutenus. Il y a de ma part un engagement énorme. Je fais les choses avec beaucoup de sérieux. On ne se refait pas… et peut-être que, dans l’univers culturel, il aurait fallu une autre personnalité à mettre en évidence. J’ai tissé beaucoup de liens, remonté la pente, notamment lorsque, en 2005, les finances cantonales ont obligé un moratoire; j’ai convaincu le Conseil d’Etat, qui a fait du musée un objet phare de son programme de législature, puis le Grand Conseil. Peut-être bien que je ne sais pas faire les deux choses, travailler en profondeur et être plus «fun»… Tout de même, cette campagne n’est pas qu’un échec.
– Que voulez-vous dire?
– Je pense qu’au démarrage de la campagne, nous n’avions qu’un tiers d’avis favorables, et que notre travail patient de conviction et d’explication a permis de gagner chaque jour des voix supplémentaires. Il nous en a manqué moins de cinq mille. Nous n’avons pas su gagner Lausanne. Nous n’avons pas passé l’épaule. Cette fois-ci. Mais cette campagne nous a permis de faire comprendre beaucoup de choses.
– Un regret sur l’architecture?
– Non, je ne crois pas qu’il faille en avoir. Le projet était issu d’un concours international, et a été choisi à l’unanimité du jury. J’ai pu constater que l’architecture retenue n’était pas immédiatement perceptible dans toutes ses qualités. Burki a traduit à sa manière ce qu’on entendait beaucoup. Mais lorsqu’on expliquait que ce bâtiment remplissait de manière très convaincante les missions pour lesquelles il était conçu, les gens comprenaient.
– Et maintenant? Quel site, quel projet? La reconversion d’un bâtiment existant n’est-elle pas plus simple qu’un bâtiment neuf?
– D’abord, une précision: je ne me suis jamais entêtée sur Bellerive, j’ai dit le soir même du vote que cela restait un site possible, c’est tout. On ne pouvait pas le balayer d’un revers de main. Cela dit, on voit bien qu’il est politiquement très compliqué. Pour la suite, je n’exclus aucune proposition. Il est vrai que la reconversion d’une friche est plus aisée à réaliser. Il suffit d’évoquer la magnifique transformation de l’usine Iril à Renens en ECAL, c’est un cas de figure riche et fécond.
– Vous avez reçu une foule de propositions…
– C’est surprenant, et la dureté de la campagne ne le laissait pas soupçonner: il y a dans ce canton un désir (j’insiste sur le mot) de musée très fort! Yverdon, Montreux, Ollon et Lausanne m’ont fait part de projets, sans compter les particuliers… Le jeu est ouvert. Je rappelle toutefois qu’aucun canton suisse disposant d’un Musée cantonal des beaux-arts ne l’a implanté ailleurs que dans sa capitale, ou dans ses environs immédiats.
– Que pensez-vous de la halle marchandises de la gare de Sébeillon? Et du grand bâtiment de la Poste à l’avenue d’Ouchy, qui se cherche une vocation?
– La halle de Sébeillon est un bâtiment exceptionnel, qui est sorti deuxième de l’examen des principaux sites retenus… Les CFF entreraient-ils en matière? La Poste est aussi un bâtiment très intéressant, mais nous n’avons pas reçu d’offres de ses propriétaires. D’ici mi-février, nous allons soumettre à tous ceux qui ont fait des propositions un cahier des charges simplifié quant aux besoins du musée. Ensuite, nous analyserons l’ensemble de ces propositions, y compris celles concernant Rumine. S’agissant de ce bâtiment, il va de soit que les propositions devront impérativement tenir compte des quatre autres musées qui s’y trouvent, avec la bibliothèque, et qui ont eux aussi besoin de place.
– Quel serait le calendrier idéal?
– D’abord, je suis en contact avec les donateurs et investisseurs, qui restent prêts à partir sur un nouveau projet. Ma volonté est d’être à l’écoute et de satisfaire les collectionneurs, qui font preuve de beaucoup d’attachement au canton. Mercredi prochain, je rencontrerai les référendaires, pour un échange de vues. Fin février, nous aurons les résultats d’une enquête que j’ai commandée à l’IDHEAP (Institut des Hautes études en administration publique), qui collabore avec l’institut de sondage GfS, sur les leçons à tirer du scrutin du 30 novembre. Ils donneront sans doute lieu à des débats intéressants. Puis il faudra structurer le projet, constituer un «groupe de résonance» d’une vingtaine de personnes de tous milieux et de tous bords, mais constructives.
– Avec une personnalité pour porter le projet? Pierre Keller? Quelqu’un d’autre?
– Je n’ai aucun orgueil déplacé quant à cette question. J’avais voulu, lors du premier acte, mettre le projet au centre, et laisser s’adjoindre le plus grand nombre de personnes possibles – ce qui s’est concrétisé, avec des soutiens de partout, souvent admirables. S’il faut essayer autre chose cette fois, aucun problème. Il faut quelqu’un de charismatique et de rassembleur, ce qui ne va souvent pas de pair. Bien sûr que Pierre Keller est une personnalité fantastique! Je ne veux cependant pas avancer de nom pour le moment.
– Faudra-t-il attendre une génération pour voir un nouveau musée être réalisé?
– J’espère bien que non! Le processus participatif est un gage de rapidité, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Beaucoup dépendra du lieu trouvé, du ressenti qu’il provoque. Puis du choix du type de concours: sera-t-il restreint, comme pour la reconstruction de la salle Perregaux du Grand Conseil? Si la dynamique s’enclenche bien, on sera fixé sur le cadre temporel à la fin de cette année. Les financements sont toujours inscrits dans la planification du Conseil d’Etat.
«Un large débat sur la culture en 2009»
Pour Anne-Catherine Lyon, le redémarrage d’un projet pour un nouveau Musée cantonal des beaux-arts doit s’inscrire dans le nouvel élan qu’elle entend donner à la politique culturelle vaudoise. «Ce printemps», la ministre socialiste mettra en consultation les deux projets de loi élaborés par deux groupes de travail, sous la responsabilité du Service des affaires culturelles: la loi sur la promotion de la culture, qui traite du subventionnement, et la loi sur «le patrimoine mobilier et immatériel», locution savante pour dire loi sur les musées. Deux textes qui suivent la loi sur les écoles de musique, discutée en 2008. Anne-Catherine Lyon promet des «propositions inédites sur le financement» de la culture. Des auditions auront lieu, et le débat sera aussi large que possible. «Nous devons définir le rôle du canton au cœur d’une politique culturelle, où tant la Confédération que les villes ont une part prépondérante», explique la conseillère d’Etat.
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