NEUROSCIENCES

Quand la maladie mentale influence le génie créatif

Par Sophie Davaris le 19.03.2010 à 00:01

Certains artistes célèbres souffraient de pathologies psychiques. En quoi leur génie y était-il lié?

«La dépression ne rend pas plus intelligent ni plus créatif, mais les êtres très intelligents souffrent davantage de problèmes existentiels, note le psychiatre Philippe Huguelet. Ils ont souvent une conscience, une lucidité plus grandes, qui peuvent être une source de souffrance assez forte.» Ce soir, pour la dernière table ronde de la Semaine du cerveau, le médecin évoquera avec d’autres spécialistes les maladies mentales d’artistes célèbres. Leur inspiration doit-elle quelque chose à leur mal-être? La maladie les a-t-elle stimulés ou freinés?

Philippe Huguelet s’est intéressé au psychisme de Wolfgang Amadeus Mozart, en analysant sa vie et sa correspondance. «Pour arriver à la conclusion qu’il présentait une personnalité caractérisée notamment par des traits de dépendance.» Selon le psychiatre, l’œuvre de Mozart porte les traces d’une tendance cyclothymique. Des morceaux très mélancoliques ont été écrits lors d’épisodes dépressifs. «De même, des pages exubérantes ont été composées à des moments où son humeur flambait.»

La maladie source d’inspiration?
La maladie va-t-elle jusqu’à inspirer les artistes? Sebastian Dieguez, neuropsychologue à l’Ecole polytechnique de Lausanne, répondra en citant le cas de quelques génies célèbres. «Hemingway, Maupassant ou Baudelaire souffraient de troubles avérés.» Hemingway vivait avec une maladie maniaco-dépressive. «Lors de la Première Guerre mondiale, il a été grièvement blessé, a vécu une expérience de mort imminente, avec l’impression de sortir de son corps. Cet épisode a-t-il influencé son œuvre? Difficile de spéculer, mais il avait un sentiment d’immortalité, prenait énormément de risques dans sa vie, était fasciné par la mort. Ces thèmes jouent un grand rôle dans son œuvre.»

Maupassant, lui, était atteint de neurosyphilis (atteinte neurologique tardive de la syphilis). La maladie l’a rendu fou; il a fini par ne plus pouvoir écrire.

Une fenêtre favorable
Mais il y a eu un entre-deux où il a produit des nouvelles assez spectaculaires, dont Le Horla, l’histoire d’un être invisible à l’œil nu qui domine le narrateur. «La plupart des malades ne sont pas des artistes, précise Sebastian Dieguez. Toutefois, les génies ont souvent décrit les troubles mentaux qui les agitaient.» Et de citer l’exemple de Nietzsche, «qui a probablement écrit une partie de son œuvre alors qu’il n’était plus totalement maître de lui-même». Pour le neuro-psychologue, la maladie favorise un décentrage par rapport à la société, un dépassement du quotidien, du consensus.

Regard différent
Puissant vecteur d’isolement, la maladie permet un regard différent. Jusqu’à un certain point seulement. «Une sorte de fenêtre pathologique permet l’éclosion d’une œuvre. Néanmoins, il faut de la discipline et de l’organisation pour créer, écrire, composer. Trop développée, la maladie a détruit la carrière de certains artistes, comme celle de Baudelaire, qui a perdu l’usage du langage à la suite d’un accident cérébro-vasculaire.»

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