BANDE DESSINÉE

Hergé rayonne dans son temple

Par MICHEL RIME LOUVAIN-LA-NEUVE le 27.05.2009 à 00:01

Pour la première fois au monde, un musée est dédié à un dessinateur BD. Un vaisseau magnifique dessiné par une star de l’architecture et posé à une heure du centre de Bruxelles.

Non, ce n’est pas le Musée Tintin! Même si c’est le petit reporter que l’on aperçoit dehors sur une des faces étroites du bâtiment de Louvain-la-Neuve, en Belgique. L’image renvoie à la neuvième page du Crabe aux pinces d’or, que tout le monde a lu de 7 à 77?ans.

Attention, ce musée n’a pas été conçu pour les enfants! La hauteur des vitrines les leur rend accessibles, mais le propos reste adulte. Joost Swarte, formidable dessinateur néerlandais, scénariste et scénographe du Musée, inventeur de l’expression «la ligne claire», dont Hergé reste le maître incontesté, admet: «C’est vrai, il n’y a pas de circuit spécial pour eux, ça reste à faire.»

«Ce n’est pas un parc d’attractions, poursuit Philippe Goddin, gardien du temple d’Hergé et coscénariste du lieu, mais les enfants qui connaissent les albums auront la surprise de découvrir la documentation et les photos dont le célèbre dessinateur s’est servi pour accomplir son œuvre.» On nous assure par ailleurs que des guides audio ont été prévus tout spécialement pour eux. Il en existera aussi pour le grand public et les tintinophiles.

Le musée ouvrira le 2 juin. Pourquoi pas à Bruxelles? Parce que Fanny Rodwell, seconde épouse d’Hergé, souhaitait un cadre végétalisé. Et parce qu’avec les autorités de la capitale belge, le courant n’a pas passé. C’est donc un tortillard qui emmène pour une petite heure les visiteurs de Bruxelles Centre à Louvain-la-Neuve. Un jour, un RER raccourcira la distance.

Elégance et ludisme
Sur place, les façades vitrées percent derrière le feuillage. Situé aux deux tiers dans une ancienne forêt et au-dessus d’une route, l’œuvre de l’architecte français Christian de Portzamparc joue d’élégance et de ludisme: on le quitte, tel un bateau, par une passerelle.

Ce prisme allongé, traversé d’une nervure de verre zénithale, s’inscrit dans la tradition organique. Puits d’espace et de lumière une fois à l’intérieur, le vaisseau abrite quatre grandes formes colorées comme autant de paysages. Ces murs courbes portent les agrandissements démesurés d’éléments dessinés par Hergé: brique avec les fenêtres des buildings de New York, vert pour des signes de végétation, jaune comme les nuages et les mouettes, bleu pour la mer.

Salles comme des cocons
Un ascenseur à damier noir et blanc – Fanny a refusé le rouge, décidément trop fusée lunaire – emmène le visiteur au troisième niveau. De là se découvrent huit salles d’exposition: autant de cocons coupés du monde dans lesquelles se blottissent les originaux et les documents dans de propices pénombres.

Pour passer d’une salle à l’autre, on enjambe des falaises, on emprunte des passerelles, retrouvant le jour et l’espace du Musée. Sublime écrin pour un contenu époustouflant qu’une scénographie aussi sobre qu’inventive magnifie encore. Après une antichambre très noire constellée de mille points colorés aux images changeantes et où chante Trenet, la première salle en 22 cadres et 4 vitrines trace le parcours d’une vie.

100% d’originaux
Aux murs, planches originales, de Quick et Flupke à Tintin dans les neiges du Tibet, strip de Totor le scout, crayonné de Tintin et le Thermozéro, aventure qui ne verra jamais le jour, pub à la gouache pour les biscuits Parein datant de 1933, une de Cœurs vaillants, illustration pour la couverture d’On a marché sur la Lune… Quant aux vitrines, elles illustrent les passions du dessinateur aux plus de 200 millions d’albums vendus: sagesse avec Alan Watts, beaucoup de photographies, des esquisses de ses chats, un carnet de croquis des voyages scouts…

Ce menu riche, extrêmement varié, subtilement concocté, se répète jusqu’à la fin sans lasser. «C’est unique, 80% des originaux sont dans les mains des Studios Hergé, s’enthousiasme Joost Swarte. Mais le papier est fragile, c’est pourquoi une rotation des œuvres s’effectuera chaque quatre mois.»

Dès la deuxième salle, adieu chronologie! Il s’agit de montrer qu’Hergé a beaucoup travaillé dans la pub avant-guerre. La famille de papier réunit Milou, les Dupond(t), Bianca Castafiore (littéralement blanche chaste fleur), Tournesol, Haddock, Nestor, Abdallah, Lampion et Rastapopoulos.

La salle cinéma s’avère très réussie, tirant des parallèles entre la scène de création du robot dans Métropolis et une case de L’éruption du Karamako, ou révélant à quel point le Charles Laughton de L’île du Dr Moreau a inspiré le Müller de L’île noire. Le laboratoire réunit la lune, la chasse au trésor et L’affaire Tournesol. Non, les enfants ne pourront pas monter à bord de la maquette grandeur nature du sous-marin requin!

Reste les rêves de voyage, à la rencontre des peuples et des continents, riche parenthèse ethnographique, et l’évocation des Studios où le solitaire devient chef d’entreprise. On le voit au milieu de ses collaborateurs dans un Continent sans visa (TSR 1960) répondre aux questions de Jean-Jacques Lagrange. La huitième salle, enfin, rend hommage à la gloire du maître. En cimaises, cette phrase non datée de Balthus: «Une fois où j’étais avec Alberto (Giacometti), nous avons passé la nuit à relire ensemble les Tintin et… plus nous entrions dans le dessin plus… nous étions émerveillés et plus nous nous amusions».

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