ÉVÉNEMENT

Tout sur Godard, l’ermite de Rolle

Par Cécile Lecoultre le 11.03.2010 à 00:01

L’historien du cinéma Antoine de Baecque publie une biographie hors norme de Jean-Luc Godard, le génial créateur suisse

Ancien des Cahiers du cinéma et de Libération, le Français Antoine de Baecque vient de passer trois années de fouille intensive à respirer Jean-Luc Godard. «La biographie.», avec un point final, indique la quatrième de couverture. Cette masse de plus de 900 pages se dévore comme un roman, tant le cinéaste colle à son époque, tant le biographe procède par touches pointillistes éclairant une vie exceptionnelle.

– Pourquoi avoir procédé «sans» Godard?
– Je n’avais pas envie de sa relecture avant publication. Même si j’ai tendu à l’honnêteté la plus juste, je m’attends plutôt à une réaction négative de sa part… Et puis c’est vrai qu’il a beaucoup joué le jeu médiatique. Il le dit dans JLG/JLG : «Je suis une légende.» Son nom attire la mythologie.

– De Quentin Tarantino, qui baptise sa maison de production Bande à part comme le film, aux T-shirts à l’effigie de Godard en Asie, le spectre est large.
– C’est son côté «icône fétiche» d’un temps. On a du mal à se représenter ce que Godard a pu être pour la jeunesse des années 60, partout dans le monde. Une star de la vie culturelle, fêté aux Etats-Unis, lanceur de modes! Ce rôle, il l’a gardé, même s’il vit reclus à Rolle. Mais à travers ses films, ses slogans, il demeure.

– Pourquoi avoir travaillé comme avec les pièces d’un puzzle, par les anecdotes, les détails?
– J’avais cette excitation à percer des mystères, ce qui exigeait une grande rigueur pointilliste pour dépasser une vie nimbée de légende. Ensuite, Godard, c’est le meilleur sismographe d’une époque excessive. Son cinéma la provoque, s’en imbibe. Il veut toujours en être. Ses films restent des radars de la société occidentale, et toujours influents dans beaucoup de domaines, le cinéma évidemment, mais aussi la communication, la poésie, le graphisme, etc. Aucun ne serait pareil sans Godard.

– Vous révélez aussi des facettes moins connues, notamment le Godard terrifié par les femmes de plus de 25?ans. Désarçonnant?
– Oui et non. Ces jeunes gens de la Nouvelle Vague ont un côté dandy macho, comme en témoignent les poses de Godard sur les photos des années 60. En même temps, Godard a vécu de grandes passions romanesques tout en étant toujours malheureux. Il ne voulait pas le montrer par pudeur, mais c’est un trait de caractère qu’il partageait avec Rivette et Truffaut.

– Malheureux au point de tenter le suicide par échec amoureux…
– Bien sûr, c’est à la fois un vertige et une légende. La mort rôde auprès de l’amour, et Godard, longtemps suicidaire, l’a vécu dans sa chair.

– Attendrissant aussi, quand il offre des mots d’amour sur un ticket de cinéma…
– Très fleur bleue, cette tendresse le constitue… Ainsi, il dit qu’il n’y a pas un jour où il n’a pas écrit à Anne-Marie Miéville, sa compagne depuis quarante?ans. Mais je n’ai pas de preuve de cette intimité. Et Godard n’est pas près de dévoiler ces lettres…

– Vous dites que «la grandeur de son cinéma vient de sa difficulté d’être». Quand avez-vous découvert cette piste?
– J’ai compris ça en revoyant les 140 films bout à bout, en trois mois. Son malaise face au bonheur devient tangible. Quand ça marche trop bien, il casse. Il peut être méchant, il le sait, et ça l’attriste. Mais il est plus à l’aise quand ça va mal.

Godard, biographie, d’Antoine de Baecque, Ed. Grasset, 935 p.

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