«Quand j’ai appris la nouvelle, hier, je suis partie d’un petit rire nerveux.» Heureuse commissaire de l’expo «Alberto Giacometti», en cours à Genève, Nadia Schneider s’offusquerait presque de la vente record de L’homme qui marche I pour 104,32 millions de francs lors d’une enchère Sotheby’s, mercredi à Londres. «L’œuvre est partie à près de quatre fois le prix de son estimation haute: c’est une somme inimaginable. Même si j’estime énormément son travail, cela pose une question d’ordre philosophique. Une somme pareille a-t-elle une raison d’être? C’est plutôt une folie totale qui n’a rien à voir avec l’amour de l’art.»
Ce n’est pas l’avis d’une autre commissaire, priseur cette fois, et également directrice de Sotheby’s Genève, une Caroline Lang dont le rire n’a rien de nerveux! «Une telle vente ne peut être que le fruit de la passion et de l’émotion!» Présente lors de la vente londonienne, elle en veut pour preuve que six acheteurs potentiels étaient encore dans la course alors que l’estimation haute (30 millions de francs environ) était déjà atteinte par les enchères. «La plupart des ventes se règlent en une ou deux?minutes, celle-ci a duré huit minutes!» Une éternité sur le chronomètre des professionnels de la vente. Au passage, et si l’on ajoute le record de Klimt pour un paysage (45 millions de francs), la vente de mercredi bat aussi le record du plus gros chiffre d’affaires d’une mise aux enchères à Londres, avec un total de ventes de plus de 246 millions de francs.
Caroline Lang ne croit pas à un marché de l’art secoué par la crise. «Depuis une année, c’est le marché des ventes qui faiblit et non pas celui des acheteurs: la marchandise exceptionnelle, les objets rares, ne suffisent pas à satisfaire la demande. Cette vente confirme la tendance.» Autre nouveauté: l’émergence au sommet de la sculpture, après le bronze de la Petite danseuse de 14?ans de Degas, qui dépassait les 20 millions de francs l’an dernier. «On passe de la 2D à la 3D», s’amuse la directrice de Sotheby’s. Et sans appeler Avatar à la rescousse…
L’organisatrice d’exposition et la vendeuse se retrouvent sur la place cruciale d’Alberto Giacometti, sculpteur et peintre, dans l’art du XXe siècle. «Ce bronze, tiré du vivant de l’artiste, incarne l’œuvre de l’un des plus grands sculpteurs du XXe siècle, une icône. Et je me réjouis que ce record soit le fait d’un Suisse, dans une salle de vente européenne!» s’enthousiasme Caroline Lang. Pour Nadia Schneider, il est «une figure-clé de l’histoire de l’art du XXe». «Dans son analyse de la sculpture, il a appliqué un doute méthodique dans sa tentative de capter l’essence de la vie humaine. Le motif de L’homme qui marche, souvent repris, lui ressemble: toujours à la recherche, il ne se contente pas de ce qu’il a. On peut l’identifier au travail de l’artiste, jamais fini.» L’historienne de l’art balaie au passage les interprétations de ces silhouettes filiformes comme «d’après l’holocauste» ou existentialiste, «de l’homme seul, fragile».
Giacometti, effigie des billets de 100 francs, a été soutenu par des marchands d’art suisse (Krugier, Kornfeld, Beyeler), même si sa destinée internationale doit beaucoup aux Galeries Maeght de Paris et Pierre Matisse de New York. Son succès attise aussi les faussaires: un gigantesque réseau de contrefaçons a été démantelé l’an dernier en Allemagne. De son vivant, le Grison a pourtant toujours mené une vie modeste, même s’il gagnait de l’argent.
L’exposition «Alberto Giacometti» est encore à voir au Musée Rath de Genève, jusqu’au 21 février.
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