A trop détester sa gueule dans le miroir, Serge Gainsbourg en fit une arme de séduction massive. L’esprit de revanche explique-t-il le talent? Evidemment non. Mais il faut bien s’accrocher à quelque chose au moment de se lancer dans la première biographie filmée du cultissime chanteur français, mort en 1991. Et la tronche de «Gainsbarre», grand pif et grandes oreilles, n’est pas la moins généreuse en reliefs!
Le bédéiste Joann Sfar, dont le long-métrage Gainsbourg (vie héroïque) sort aujourd’hui, a fait ce choix d’un artiste à deux faces. Maniant merveilleusement le conte et ses licences poétiques (ce n’est pas un film mais une fable, insiste Sfar), il situe la naissance de l’artiste dans le choc initial de l’enfant (remarquablement interprété par le Vaudois Kacey Mottet-Klein) découvrant la propagande nazie affichée sur les murs de Paris. De ce double infâme aux attributs antisémites, il se fait un compagnon imaginaire, un «mauvais génie» qui le poussera à utiliser sa tronche d’escogriffe, à jouer les dandys libidineux, à séduire grâce à sa musique et à conquérir les plus belles femmes.
Vision d’auteur? S’il a composé pour quatre hommes, Gainsbourg a écrit pour… 35 femmes, de Dalida à Vanessa Paradis! Il n’est alors pas vain de visiter l’artiste au travers des conquêtes du «beau Serge». Quatre femmes, quatre époques, quatre actrices campant dans le film leur modèle avec justesse. Mais cinq raisons d’aller au cinéma: au milieu de ses muses, Eric Elmosnino joue un Gainsbourg stupéfiant.
Les filles
JULIETTE GRECO
Jouée dans le film par Anna Mouglalis, elle est le symbole de la période «Rive gauche» du Gainsbourg trentenaire qui, illuminé par Boris Vian, écume dès 1956 les cabarets parisiens. Avec peu de succès! Soutenu par la muse des existentialistes, qui l’impressionne follement et dont il fait les premières parties, le chanteur trouvera sa vocation de compositeur pour voix féminines: il lui écrit La Javanaise , première de ses chansons destinée à devenir un classique. Le film évoque une passion à sens unique entre les deux poètes, de Serge envers Juliette…
BRIGITTE BARDOT
Combien d’avanies Gainsbourg a-t-il vengé en s’offrant «la plus belle femme française»? Fin 1967, au climax de sa période yé-yé après avoir écrit Les sucettes à l’anis pour l’innocente France Gall, il vit une passion courte mais intense avec B.B. (mimée dans le film par Laetitia Casta). Il lui offre la mosaïque sonore, sexy, inventive et groovy, de l’album Initials B.B. , chef-d’oeuvre pop enregistré à Londres et dont plusieurs titres ( Bonnie and Clyde , Comic Strip ) font de Serge Gainsbourg le compositeur le plus en phase avec son époque et propagent son nom à l’étranger.
JANE BIRKIN
L’amour de sa vie qui, de 1968 à 1980, lui offre à la fois stabilité familiale (leur fille Charlotte naît en 1971), inspiration (il lui compose six albums durant leur liaison, puis continuera à écrire pour elle) et visibilité médiatique (leur couple glamour et trash sera parmi les plus en vue des années 1970). Installé dans leur appartement-musée de la rue de Verneuil, il visite l’avant-garde via des albums concepts ( L’homme à la tête de chou ) et des exportations reggae ( La Marseillaise ), sans oublier de creuser son personnage de déglingue nocturne. Dans le film, Birkin est interprétée par Lucy Gordon, qui s’est suicidée en mai dernier…
BAMBOU
Sa dernière compagne, celle du clubbing et des années 80 d’excès et de mort lente. Il rencontre en club Caroline «Bambou» Paulus (Mylène Jampanoï dans le film) et décide de lier leur errance — lui miné par le départ de Jane Birkin, elle par une jeunesse en rupture et une addiction à l’héroïne. Elle sera la muse du photographe Gainsbourg, qui la capture nue dans Bambou et les poupées , et lui offre un disque, Made in China , sans succès. L’Eurasienne traverse aussi les clips du «Gainsbarre funk et flashy» de Love on the Beat , et lui donne en 1986 un fils, Lucien, le vrai prénom de Gainsbourg.
CRITIQUE
A tentative héroïque, réussite esthétique
Serge Gainsbourg en deux heures: mazette! Devant l’impossibilité de la tâche, Joann Sfar choisit la fantaisie pour raconter en autant de saynètes les hauts faits de la vie de l’artiste, tiraillé entre son «moi» et son double, son amour de l’art et sa délectation - répulsion du star-system. Adapté de sa BD, Gainsbourg (vie héroïque) déploie l’univers propre, onirique, de Sfar, dont les couleurs et les intrusions du fantastique (sans oublier l’interprétation époustouflante d’Eric Elmosnino) séduisent aussi sûrement qu’une chanson pop. Les sixties «gainsbourgiennes» sont d’ailleurs les plus réussies. En artiste enfant, Kacey Mottet-Klein apporte aussi une joie de vivre qui fait oublier la sale gueule du Paris occupé. Seul bémol: pour son premier film, Sfar se fait prendre au piège du timing et expédie les dernières «années Gainsbarre».
Gainsbourg (vie héroïque), de Joann Sfar. Durée: 130’. Age: 12/16. Cote: ***
Lausanne, Vevey.
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