Chantal Goya

«Les plus fous sont les parents»

Par FRANÇOIS BARRAS le 14.03.2009 à 00:03

A 66?ans, Chantal Goya remonte sur scène à Genève. L’éternel retour des idoles «adulescentes».

«Je ne comprends pas bien ce qui s’est passé…» Energique, fort bavarde mais toujours sur ses gardes, Chantal Goya reste évasive quand on l’interroge sur ce 13 décembre 1985, et ce fameux Jeu de la vérité de Patrick Sabatier qui cassa net sa carrière. La chouchou des enfants a démarré une aride traversée du désert avant un retour en remix pour clubs, à l’orée des années 2000, portée par les jeunes adultes qui l’adulèrent mômes.

A 66?ans, la chanteuse remonte «pour de vrai» sur scène. Elle compile ses spectacles de la grande époque, entre 1978 et 1985, quand l’«entreprise Goya» (gérée par son mari et composteur Jean-Jacques Debout) vendait, dixit l’amie des petits, «15?000 disques par jour!» Une lointaine époque.

– Vous êtes grand-mère: quel besoin de remonter sur scène habillée en robe rose?
– Tout est parti de photos que j’ai retrouvées de mes spectacles de 1979. Elles m’ont donné envie de compiler les plus dansants. A l’époque, je faisais 40?000 personnes à Genève, je suppose que 10% de ces gens vont venir me voir aujourd’hui, non? J’ai gardé tous les décors, les costumes, les chansons évidemment, des classiques. Je tourne avec une bande musicale, hélas! Emmener des musiciens coûte trop cher.

– Quel public attendez-vous?
– Les trentenaires et leurs enfants. Avant, les gosses forçaient leurs parents à venir me voir. Aujourd’hui les parents veulent me faire découvrir à leurs enfants. Les plus fous sont les parents. Au Palais des Congrès l’an passé, ils étaient au moins mille à être montés sur scène! Ils ont des piercings, des crânes rasés, je leur disais: «Oh mon dieu, vous avez changé!»

– Vos spectacles intégraient des héros du folklore enfantin, Bécassine, Guignol, Babar, etc. Titeuf serait-il votre personnage de l’an 2000?
– Impossible, on partirait dans des contrats diaboliques avec dix avocats! A l’époque, on se serrait la main. Pour Tintin, Hergé m’a appelé lui-même, il est venu comme un enfant à l’hôtel de Bruxelles pour me demander que son héros soit sur la scène avec Bécassine. «Comme ça, on ne dira plus que Tintin est misogyne!»

- Début 2000, vous avez rebondi avec vos remix pour clubs, principalement gay. Comment l’avez-vous vécu?
– C’était plutôt marrant. Les gens étaient dans le deuxième?degré mais prenaient quand même mes shows au sérieux. Ils se déchaînaient sur les morceaux qui bougent, mais beaucoup pleuraient lorsque je chantais certaines chansons douces.

– N’est-il pas gênant de passer de l’univers naïf des enfants à celui d’un public de club éventuellement chargé d’ecstasy?
– Ouh là, moi je ne bois que du Coca-Cola! C’est vrai que c’est un choc: je devais me lever à 3?heures du matin et m’insérer dans cette musique techno ultrapuissante, avec ma robe rouge et mon lapin! Souvent j’avais peur d’y aller. Pourtant, tout se passait idéalement: ils avaient soudain 3?ans. J’ai fait plus de 200 dates en boîte de nuit.

– Quels sont aujourd’hui vos rapports avec la télé?
– Ça va mieux, les gens y sont plus respectueux. Ils me disent tous: «Je ne suis pas Sabatier!» Lui, je ne l’ai plus jamais revu. Il a voulu faire un coup pour casser une vedette. On m’avait expliqué que c’était une émission pour les enfants et avec des enfants — il y en avait effectivement dans le public. Comme les questions des téléspectateurs étaient invraisemblables, j’ai voulu les faire rire, eux. Mais à l’écran, on ne voyait que moi faisant des grimaces. C’était une opération de déstabilisation. Mais c’est très bien que ça me soit arrivé! Je faisais 200 concerts par an, au moins ça m’a laissé le temps de réfléchir sur ma vie.?


 

Souvenir d’un «suicide à la télé»

Le matin du 14 décembre 1985, les quotidiens francophones rivalisaient de gros titres catastrophiques pour rendre compte de la prestation de Chantal Goya, la veille au Jeu de la vérité . L’émission de Patrick Sabatier (Ici à droite) battait alors des records d’audience et soumettait un invité aux questions frontales des téléspectateurs. Déstabilisée par une institutrice qui lui reprochait son infantilisme, la chanteuse déploya un festival de grimaces et de danses naïves: le standard téléphonique explosa sous les réclamations. Elle est folle? Elle se fiche de nous? De ce tollé médiatique, la carrière de Chantal Goya ne se remettra pas. Aujourd’hui encore, les images de l’émission sont interdites de diffusion par le couple Goya-Debout.

F. B.

 



Vous reprendrez bien du «gloubi-boulga»?

 

Il fallait une vingtaine d’années pour que deviennent adultes les «enfants de la télé» du début des années 80, quand celle-ci développait à plein ses programmes jeunesse à coups de Dorothée et de dessins animés manga. Après le rejet adolescent: le reflux «adulescent». Comprendre la rechute de trentenaires dans le gentil univers de leur enfance, un temps «de rire et de chants où c’est tous les jours le printemps» comme chantait
Casimir dans l’ Ile aux enfants (1975-1982). A la même période, Les Babibouchettes squattaient la TSR, et la proposition récente de renommer «Albert le Vert» la station CHUV du M2 lausannois a rappelé l’attachement du public aux chaussettes-marionnettes.

Médicalement lourd lorsque le sujet développe une forme d’instabilité et de refus du monde («complexe de Peter Pan», en psychiatrie), le syndrome «adulescent» fait surtout référence au versant fun et hédoniste lié aux loisirs. Dès la fin des années 1990, les night-clubs ont ainsi accueilli le retour des has been télévisuels, notamment Bernard Minet du Club Dorothée ou Chantal Goya et le remix techno de ses tubes.

Autre menu: les soirées «gloubi-boulga» où le «vrai» Casimir danse au milieu des génériques eighties, Albator, Goldorak et autres Capitaine Flam (composé par Jean-Jacques Debout, le mari de Chantal Goya, pour l’anecdote).

L’arrivée du DVD a permis d’alimenter cette vague de nostalgie via les coffrets intégraux des séries télé japonaises les plus «mythiques», de Dragon Ball à Cobra , voire l’affreusement artisanal San Ku Kaï (1979). L’occasion de se rendre compte que, parfois, les souvenirs d’enfance doivent rester… des souvenirs.

F. B.

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