En 1990, la firme Polaroid déposait au Musée de l’Elysée 4500 images tirées de sa collection internationale, signées par les plus grands noms de la photographie. Un trésor racontant un demi-siècle de l’histoire de la photographie qui est aujourd’hui menacé de dispersion, après la faillite de la société américaine (lire ci-dessous).
Directeur de l’institution lausannoise, William Ewing réagit en montrant dès samedi prochain une sélection de photos tirées de ce fonds, sous le titre «Polaroid en péril».
– Qu’est-ce qui se trame autour de la collection Polaroid?
– Il y a six mois, nous avons reçu une lettre de l’administrateur de la faillite de Polaroid, qui nous a notifié qu’il avait légalement le droit de la retirer.
– Quelle a été votre réaction?
– Il n’y a aucune contestation possible. Le contrat passé avec Polaroid en 1990 concerne un prêt à longue durée. Il prévoit une résiliation, moyennant un préavis.
– Que peut-il se passer?
– Si l’administrateur m’en fait la demande, je dois réagir. Soit je refuse, j’appelle l’armée suisse et je lui demande d’entourer le bâtiment, soit on commence à préparer la collection pour le transport…
– Du coup, vous montez cette exposition pour présenter les meilleures photos avant qu’elles ne s’en aillent?
– Je veux montrer la richesse de cet ensemble à notre public comme à mes supérieurs. La seule possibilité de voir une partie de la collection Polaroid, de se faire une idée de quoi on parle, c’est de venir à l’Elysée dès la fin de la semaine prochaine. Tout le reste des 16?000 images est enfermé dans un coffre-fort, à Boston.
– Que pourra-t-on voir?
– J’ai sélectionné 110 images sur les 4500 déposées à Lausanne. Pas spécifiquement les grands noms mais une gamme qui me semble représentative. Elle couvre toutes les tendances et rend compte de la créativité des photographes qui ont collaboré avec Polaroid. Pami eux, il y a des Suisses, comme Monique Jacot, Alain Humerose ou Christian Vogt. Et des célébrités comme Ansel Adams, Walker Evans, Ralph Gibson, Robert Mapplethorpe ou Helmut Newton.
– Comment réagissent les principaux intéressés, les photographes eux-mêmes?
– Certains ne sont pas contents. Ils disent qu’ils n’ont jamais imaginé que Polaroid puisse vendre leur travail et qu’ils réclameront leurs œuvres en cas de vente. Mais pour nous la situation est claire: nous avons un contrat avec la firme, pas avec les auteurs.
– Donc la dispersion de la collection est inévitable?
– Il y a une possibilité de l’acheter avant la mise aux enchères. Le juge est ouvert aux propositions. Je l’ai rencontré à Minneapolis. Il n’a rien contre la présence de la collection en Europe mais sa responsabilité est de tirer le maximum pour les investisseurs.
– Vous devez donc le convaincre qu’il retirerait plus d’argent d’une vente en bloc que par la dispersion?
– Il a parfaitement compris que, s’il met tout le paquet sur le marché, son cours va s’effondrer. En même temps, il y a des gens, des passionnés, en Europe et aux Etats-Unis, qui veulent sauver la collection. Tous ensemble, nous discutons le scénario suivant: elle resterait chez nous, propriété d’une fondation à créer. Sotheby’s est pour l’instant chargée de vendre 1200 œuvres, pas plus. Je suis donc légèrement optimiste: la plupart des épreuves, ou peut-être l’ensemble, pourraient demeurer ici.
La collection en bref
HISTORIQUE
En 1948, l’Américain Edwin Land commercialise le premier appareil à développement instantané, le Polaroid 95. Rapidement, l’utilisation créative de son invention pousse Land à collectionner des images. Il lance le Programme de soutien aux artistes: en échange de photos, Polaroid remet des appareils et des films aux artistes, ou leur met à disposition sa chambre grand format, qui permet de réaliser des images de 50 par 60?cm.
La Collection internationale Polaroid naît officiellement dans les années 1960. Aux côtés de 400 clichés du grand paysagiste américain Ansel Adams, qui collabora avec Land au développement de son invention, elle comprend aujourd’hui 16?000 œuvres de plusieurs centaines de photographes. Parmi les auteurs, on trouve des stars de la photo comme Chuck Close, Robert Frank, David Hockney, Robert Mapplethorpe ou encore Andy Warhol. La qualité des œuvres est inégale, mais l’ensemble est unique. Comme les polas eux-mêmes.