FESTIVAL

Ces complots qui ont la peau dure

Par François Barras le 10.03.2009 à 00:02

Le Conspiracy Film Festival met en lumière les théories de l’ombre qui fleurissent sur le net. La vérité est ailleurs? Pour les «complotistes», elle sera à Lausanne ce week-end.

Oubliez Batman et James Bond! Le film au sommet des hit-parades depuis 2007 s’appelle Zeitgeist et il ne circule que sur internet. Selon les décomptes, près de 100 millions de visionnements sont au crédit de ce film de propagande qui met en lien l’histoire des religions, les zones d’ombre des attentats du 11 septembre et la Réserve fédérale des Etats-Unis. Après deux heures de documentaire à charge, un constat, au moins, s’impose: en matière de théorie du complot, jamais l’offre et la demande ne se sont aussi bien portées. Et, via le net, n’ont eu de tels moyens de prospérer.

Pour retrouver du sens
Palliant une perte de sens dans une société globalisée toujours plus complexe, l’explication «complotiste» permet d’accrocher les grands événements historiques à un fil unique, rassurant, liant mystères passés et craintes futures. Le succès en librairie monstre de Da Vinci Code joue sur ce terrain. Un coup d’œil au rayon «histoire et politique» d’une librairie recense Les grandes énigmes de l’histoire, Les symboles décodés, Les grands désastres, Histoire des codes secrets, Les mensonges de l’histoire et Le nouveau rapport de la CIA… A la télévision, 24?heures chrono et X Files ont bâti leurs scénarios sur les hypothèses de conspirations malfaisantes, pourquoi pas extraterrestres. L’explication par le complot investit tous les traumas modernes: des Twin Towers au sida en passant par la fusée lunaire et la mort de John Lennon ou de Kennedy, les vérités secrètes fleurissent sur la Toile.

«Reflet de l'air du temps»
Ce week-end, à Lausanne, le premier Conspiracy Film Festival prend acte de cette tendance. Il diffusera version grand écran les œuvres les plus «cliquées» de la Toile, les deux volets de Zeitgeist mais aussi un duo de documentaires sur le monopole agroalimentaire et deux films strictement consacrés au 11 septembre (dont Loose Change Final Cut en première européenne). Un débat réunira samedi au Cinéma Atlantic politologues, journalistes, historiens et… un pilote de ligne! L’impossibilité, pour des kamikazes amateurs, de jeter des Boeing dans les tours du World Trade Center est un des arguments massue des tenants d’un complot ourdi par la CIA et le gouvernement américain.

A l’origine de cette initiative, Didier Bonvin est journaliste spécialisé dans les nouveaux médias. «J’ai été interpellé par l’ampleur du phénomène, c’est vraiment un reflet de l’air du temps. J’ai choisi les films les plus populaires sur internet – j’aurais pu programmer beaucoup de minifilms sur des sujets plus loufoques mais je voulais de «vrais» documentaires, bien construits.»

Adhère-t-il lui-même aux propos développés dans ces œuvres? «Quand je lis que la jeep d’Apollo 11 s’est posée sur la lune à la date d’anniversaire de Hitler, prouvant que les dirigeants de la NASA sont tous des nazis, je me dis qu’il y a des légers raccourcis. (Rires) Je constate simplement l’existence et la prolifération de ces théories alternatives. Concernant le 11 septembre, en tout cas, je regrette le peu de travail journalistique opéré autour de ces attentats, qui demeurent entourés de zones d’ombre immenses.»


 

Programme

A voir. Conspiracy Film Festival, à Lausanne. Cinéma Atlantic, vendredi: Food Matters (19?h) et Le monde selon Monsanto (21?h?30).
Samedi: «le complot du 11 septembre», Loose Change Final Cut (18?h), débat (20?h), 11 septembre, en quête de vérité (21?h?30).
Di 15 mars, Zinéma, «La conspiration globale»: Zeitgeist (15?h?30 et 20?h), Zeitgeist Addendum (18 h et 22?h?30).

A lire. Pierre-André Taguieff, L’imaginaire du complot mondial, Mille et une Nuits. 213 pp.

Internet: www.festivalfilmcomplot.ch


Le regard critique dévalorisé

Les théories du complot global ne sont pas neuves, mais internet leur offre une caisse de résonance jamais atteinte. Les «infos» y pleuvent, s’alimentent les unes les autres, s’auto-citent, et les «vérités cachées» concernent aussi bien la fausse mort d’Elvis Presley que la conspiration gouvernementale derrière les attentats du 11 septembre. Dans cette sémiotique du net (analyse des signes et du sens), toute la difficulté est de faire la part des choses entre les fantasmes millénaires liés à l’inexplicable, à la rumeur, et les analyses politiques concernant des événements «réels», historiques. Dans leurs prétentions globalisante et simplificatrice, les théories du complot accrochent rumeurs et faits au même fil. S’il est rassurant de trouver une cause unique aux vicissitudes du monde, un «moteur de l’histoire» clair et précis (ainsi des sociétés secrètes façon Templiers ou Illuminati de Bavière, qui auraient prévu au XVIIIe siècle les deux guerres mondiales et l’avènement du communisme!) la rigueur sociologique sort perdante de cette grande foire aux apparences. Et le nécessaire regard critique risque de se diluer dans le tout-venant des explications fumeuses.

 


Pierre-André Taguieff: «ces théories répondent à un besoin de sens»

Pierre-André Taguieff est historien des idées, philosophe et politologue. Il a écrit L’imaginaire du complet monidal, aspects d’un mythe moderne.

– Comment expliquer la séduction des théories du complot?
– Ces explications répondent à un besoin de sens global: le méga-complot mondial permet d’échafauder une sorte de philosophie de l’histoire destinée au grand public, une vulgarisation des grands récits explicatifs. Le développement des médias a encouragé cette utopie de la transparence, donnant aux gens l’envie d’une clé de compréhension et de maîtrise du monde. Dans mon livre L’imaginaire du complot mondial, je cite cinq raisons à cet engouement complotiste: affaiblissement des croyances religieuses, perte de foi dans le Progrès, refus de l’uniformisation des sociétés occidentales, besoin de savoir face à la complexification croissante du monde, nouvelles possibilités de communication liées à Internet. Bien que l’on trouve des théories du complot au Moyen Age (le «complot des lépreux» en 1321, celui jésuististe de 1614) on entre à partir de la Révolution française dans l’âge de l’incertitude, de la rupture avec la conception providentialiste de l’histoire — et des théories du complot. On assimilera à cette période des complots monarchistes, contre-révolutionnaires, jacobins, juifs, etc.

– Comment mener le débat avec un tenant de ces théories?
– J’avoue une certaine impuissance de la position rationnelle. L’attrait du complot, c’est aussi sa capacité à disqualifier les critiques au nom de la vérité cachée derrière les zones d’ombre des événements récents. Le 11 septembre, l’assassinat de Kennedy, l’accident de voiture de Lady Diana, etc, ce sont des faits complexes, mystérieux: le détective qui est en nous se pose la question: «à qui profite le crime?». D’autant que des théoriciens du complot intelligents existent: David Griffin, par exemple, s’est fondé sur les incertitudes du 11 septembre pour développer une contestation radicale et intéressante de l’explication officielle. Il faut insister ici sur l’engouement de la démarche «anti-expert» qui séduit tant le grand public internetisé, qui trouve sur la Toile toutes les interprétations possibles et imaginables, et en grande majorité des réponses complotistes. Là encore, il s’agit du prix à payer de la démocratisation d’internet: ce mélange de vrai et de faux qui, comme disait Paul Valéry, est pire que le faux. Les théoriciens du complot s’installent dans cette zone d’ambiguïtés, d’équivoques. Cela peut se traduire par des suggestions d’explications alternatives comme par des dogmes négationnistes à la Faurisson.

– Les carences de la théorie du complot ne risquent-t-elle pas de décrédibiliser l’appareil critique de gauche?
– C’est un risque que l’on trouve dans toutes les idéologies. Le marxisme peut devenir complotiste dès lors qu’on dénonce «les maîtres du monde qui tirent les ficelles». Jean Ziegler est typiquement un néo-marxiste complotiste, il énumère environ mille maîtres du monde dans son dernier livre! Il est prudent, il connaît les lois mais réactualise la vieille théorie antifinancière. Les frontières sont vite franchies: Le monde selon Monsonto est un film intéressant mais complotiste par nature car l’enquête est structurée par une visée complotiste, avec une mise en scène idoine, pour dénoncer une hydre internationale qui se repaît du sang des pauvres paysans. La frontière est mince entre les faits attestés, indiscutables, et la dérive paranoïaque: la CIA complote, c’est un fait, mais cela ne veut pas dire qu’elle dirige le monde! Au cœur du complot, il y a toujours une paranoïa. Un délire d’interprétation caractérisé fondé sur une vision pessimiste de l’histoire. Et surtout, rien n’arrive par hasard! Il n’y a pas de coïncidence pour les complotistes, tout a valeur de révélation.

– Umberto Eco a écrit Le pendule de Foucault sur cette base. Ses personnages y élaborent un «plan mondial» sur la foi d’un parchemin des Templiers qui s’avère finalement une liste de commissions…
– Cela montre que tout n’est pas négatif dans l’imagination humaine. L’idée de complot fournit une excellente substance littéraire et romanesque. Elle devient fâcheuse quand elle se politise, ou différencie mal la fiction des faits, comme le Da Vinci Code. C’est en dénonçant le soi-disant complot judéo-bolchévique, axé sur le faux historique des Protocoles des sages de Sion , que Hitler a amené l’Allemagne dans la guerre et la Shoah.

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