Les esprits les plus imaginatifs ont cru entendre un grand éclat de rire, hier, du côté du cimetière de Ropraz. S’il était encore vivant, Jacques Chessex n’aurait pas manqué de se réjouir en apprenant la mesure prise par Diffulivre, le diffuseur suisse de son roman posthume. Comme le révélait hier LeTemps.ch, Le dernier crâne de M. de Sade sera en effet mis en vente, dès vendredi dans les librairies suisses, muni d’un avertissement et, surtout, sous un emballage plastique destiné à protéger les lecteurs trop innocents de son contenu sulfureux. En France, le livre est mis en vente aujourd’hui dans son plus simple appareil…
Côté suisse, cette précaution a connu des précédents récents: la dernière BD de Zep, Happy Sex, a été vendue de la sorte, ce qui ne l’a pas empêchée de se hisser au sommet des ventes 2009. Il n’en reste pas moins que la décision du distributeur (lire ci-dessous) se fonde sur une interprétation très prudente de la loi qui, dans son combat contre la pornographie dure, vise les œuvres «ayant comme contenu des actes d’ordre sexuel avec des enfants, des animaux, des excréments humains ou comprenant des actes de violence».
Qu’en est-il du Dernier crâne de M. de Sade ? Un épisode du livre pourrait tomber sous le coup de cette description quand le «divin marquis» demande à une jouvencelle de 15?ans de lui présenter ses matières fécales en proférant «ceci est mon corps». Mais l’article 197 du Code pénal ajoute que ces œuvres «ne seront pas considérées comme pornographiques lorsqu’elles auront une valeur culturelle ou scientifique digne de protection». Ce qui semble bien le cas, à moins de vouloir douter de l’envergure littéraire de l’auteur.
«La loi suisse est ambiguë», plaide Pascal Vandenberghe, directeur général de Payot. «Je peux comprendre la précaution. Le diffuseur n’est pas à l’abri et n’a pas envie de jouer, même si la notion culturelle est clairement établie. Personne n’a envie de mettre sa propre tête sur le billot.» La forte attention médiatique qui entoure la sortie du livre de Jacques Chessex renforce probablement encore la prudence du diffuseur, même si le libraire se souvient d’un roman, paru il y a deux ans, d’un auteur de notoriété faible, qui avait attiré l’attention d’un particulier vertueux. «Porter l’affaire en justice était pourtant la meilleure manière de lui faire de la pub», se souvient Pascal Vandenberghe.
L’avertissement et l’emballage plastique ne seraient-ils finalement qu’un bon coup de pub? Le directeur de Payot ne le croit pas. «Je ne pense pas que c’est l’objectif de départ, mais cela peut en être une conséquence!» Et de rappeler que le roman de Jacques Chessex est avant tout en droit d’attendre un jugement… littéraire.
«Nous l’avons trouvé hard»
ÉCLAIRAGE
La maison Diffulivre, à Saint-Sulpice, qui commercialise sur le marché suisse les œuvres publiées par l’éditeur français Grasset, a de son propre chef décidé de soumettre Le dernier crâne de M. de Sade à un juriste. «Ce n’est pas une démarche habituelle, explique Frédéric Auburtin, directeur commercial de la société. C’est plutôt rare mais, en tant que diffuseur, nous nous devons de respecter la loi.» En l’occurrence, il s’agit de l’article 197 du Code pénal suisse, qui règle l’accès des moins de 16?ans à des objets et contenus à caractère pédophile, scatologique ou zoophile. Le diffuseur vaudois se souvient de l’expérience douloureuse faite voici quelques années après la parution d’une BD contenant des scènes de zoophilie. Une personne avait porté plainte, et le directeur général de l’époque avait été condamné à des jours de prison avec sursis et une amende personnelle.
L’entreprise, elle, avait dû payer une amende correspondant au chiffre d’affaires réalisé avec l’ouvrage en question. «Après avoir lu le livre de Chessex, que nous avons trouvé assez hard, poursuit Frédéric Auburtin, nous avons eu un doute et préféré consulter un homme de loi.» Si celui-ci a considéré que l’œuvre possédait une valeur culturelle qui lui évite de faire l’objet d’une interdiction, il a toutefois estimé qu’il convenait de prendre des «dispositions particulières» avant de mettre en vente les 10?000 exemplaires (sur 25?000 publiés par Grasset), prévus pour la Suisse.
GILLES SIMOND