Pas de doute, la relève est là. Qui pourrait prétendre que l’art vaudois s’encroûte quand on voit un aussi fort contingent de talents émergents dans la cuvée 2009 d’«Accrochage [Vaud]»? Le constat est réjouissant. Au départ, c’est sur une masse de 215 dossiers, soit 516 œuvres réalisées au cours des trois dernières années par des artistes vivant ou nés dans le canton, que le jury de cette 7e?édition (comme toujours intégralement renouvelé et composé principalement de professionnels extérieurs au canton, afin d’amener des regards neufs sur l’art d’ici) a fait son choix. Plutôt sévères, puisque, à l’arrivée, seules 56?œuvres de 33 artistes restent en piste, hommes et femmes quasi à égalité, fourchette des âges (23 à 55?ans) un peu rétrécie et un pic autour de 35?ans. «Les artistes connus n’ont pas besoin d’«Accrochage», analyse Nicole Schweizer, curatrice de l’exposition et conservatrice au Musée des beaux-arts, qui en est l’organisateur. Mais nous sommes très heureux quand des talents confirmés y dialoguent avec les nouveaux venus. Comme ici Luc Andrié, Claudia Renna, Stéphane Zaech. A l’inverse, nous accueillons aussi des étudiants. C’est ce brassage des âges, des techniques, des styles et sensibilités qui fait la richesse et l’intérêt d’«Accrochage.» C’est aussi la rigueur des choix et la cohérence de la présentation qui permettent d’y éviter l’effet d’échantillonnage.
Etat des lieux sélectif
Au fronton 2009 brille le nom d’Elisabeth Llach: c’est à elle que va le Prix du jury pour la force et l’étrange malaise distillés par son théâtre obscur d’où surgissent les chairs blafardes de personnages mutants et vaguement vénéneux. Quant au reste, dans ce sélectif état des lieux de l’art en train de se faire ici et maintenant, chacun trouvera ses propres affinités électives. Au rayon découverte, on peut relever le subtil et poétique dessin que la jeune écalienne Anne Hildbrand trace dans l’espace, avec des déchets dérisoires et des ombres portées pour uniques matériaux, ou la frise de portraits photographiques de Noura Falahi et Amélie Blanc déclinant la « Vanity» d’une sorte d’aristocratie contemporaine cultivant une artificialité décadente. Dans la veine documentaire, les séries photographiques de Virginie Rebetez dans le décor faussement banal et les couleurs criardes de la chambre où Dignitas accueille à Zurich les étrangers qui ont décidé d’en finir. Et parmi les relatifs «habitués» d’«Accrochage», la contribution toujours intéressante et toujours en recherche de Luc Andrié (ici avec deux autoportraits grinçants en dictateur pâlissant et en bouffon dérisoire toujours au bord de l’effacement), Claudia Renna (avec une suite de séquences entrelaçant sa vie et ses sources artistiques), Ignazio Bettua et sa délicate installation murale piquetée de punaises multicolores et ponctuée de papiers peints encadrés, ou Annaïk Lou Pitteloud avec ses deux magnifiques faux «arrêts sur image» superposant et recomposant des dizaines de clichés.
Lausanne, Espace Arlaud jusqu’au 29 mars, ma et me 11?h-18?h, je 11?h-20?h, ve-di 11?h-17?h. 021?316?34?45
Les fantômes du désir
Telle est la nature du prix d’«Accrochage»: son lauréat y gagne une exposition et une publication personnelles l’année suivante. Une salle est donc réservée à Jean Crotti, Prix du jury 2008. Il y présente une très belle série de grands dessins au crayon sur cartons de récupération: des portraits masculins diaphanes, fragiles où l’émotion et l’érotisme courent à fleur de carton. La galerie de portraits est composée à partir de rencontres sur le net, de liens tissés par le «chat» et de poses proposées par écran interposé. Tous originaires des Balkans, ces jeunes gens rêvent de l’Eldorado occidental. Le ton élégiaque et la facture naïve renvoient à l’ambiguïté de ces présences absentes, à ces jeux de séduction à distance, à ces fantômes du désir. C’est dans cette oscillation entre apparition et effacement que Crotti accomplit une manière de rituel des fantasmes et du souvenir pour mieux, dit le titre de la série «se perdre dans ses yeux». La finesse délicate du dessin y contraste avec l’aspect grossier des matériaux «pauvres», et le rappel des portraits de la tradition classique s’y fond dans l’ère du virtuel et de l’éphémère.
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