JAZZ

Dix ans après, on a toujours besoin d’un Petrucciani

Par BORIS SENFF le 06.01.2009 à 00:03

Il y dix ans très exactement disparaissait un farfadet du piano à l’exubérance folle. Un coffret réunissant ses albums pour Dreyfus vient rappeler son talent et sa gaieté.

Dix ans après sa mort, survenue le 6 janvier 1999 des suites d’une infection pulmonaire, que faut-il retenir de Michel Petrucciani (1962-1999)? A l’époque, un critique français en avait profité, lâchement, pour «flinguer» le pianiste au physique atypique en pointant sa présumée superficialité…

Pour fielleuse que fut cette critique posthume, elle n’en signalait pas moins l’aspect brillant de son jeu toujours en quête de plaisir musical, aux antipodes d’une cérébralité trop en vogue chez les tristes sires.

Michel Petrucciani fouettait le swing sans relâche, s’élançait sur les guirlandes de l’improvisation comme si la notion même de joie de vivre devait dépendre de ce fil tressé de manière véloce, gaie et inventive. C’est que ce farfadet aux mains agiles – et si grandes par rapport à son corps si petit – signait au clavier un appétit de vivre qui ne l’a jamais quitté, rudoyant sa santé fragile sur des tournées marathon (jusqu’à 140 dates par année!) et par des concerts qu’il aimait prolonger au-delà du raisonnable, en «accro» des applaudissements du public.

Une virtuosité de taille

Bien sûr, il y avait un aspect «phénomène de foire» chez ce musicien malade des os qui avait transcendé son handicap pour atteindre une virtuosité précoce et rare (qui faisait de lui le deuxième musicien français de jazz après Django Reinhardt).

Sa petite taille lui valut d’être porté sur scène dans les bras de musiciens mythiques comme Lee Konitz ou Jim Hall, ainsi que des anecdotes moins vérifiables comme cette légende qui veut que son manager le cacha dans une valise au moment de passer par les réceptions d’hôtel pour économiser des frais… Mais réduire Michel Petrucciani à un prodige surpassant un physique hors-norme serait parfaitement injuste. Il suffirait déjà de citer les «géants» qui l’accompagnèrent pour faire taire les sceptiques: Jack DeJohnette, Wayne Shorter, Gerry Mulligan, Joe Lovano, Dizzy Gillespie, pour n’en mentionner que quelques-uns ! Et c’est probablement grâce au petit Français que l’on doit, au début des années 1980, le retour à la musique de Charles Lloyd, retiré à Big Sur et que le tout jeune Petrucciani était venu sortir de sa retraite.

Le coffret que lui consacre Dreyfus à l’occasion des dix ans de sa mort, ne répertorie pas forcément ses collaborations les plus prestigieuses – même si parmi ces dix albums des années 1990 on trouve l’irrésistible Flamingo avec Grappelli, Haynes et Mraz. Ses duos tout en finesse et en écoute mutuelle avec Eddy Louiss sont du lot, ainsi que ses vadrouilles avec Steve Gadd, Marcus Miller ou Dave Holland. Grands moments de la collection, ses échappées en solo donnent la pleine mesure de son talent et permettent de situer ce pianiste hors-norme comme le chaînon allègre entre l’art d’un Bill Evans (ou d’un Oscar Peterson) et celui d’un Brad Mehldau. Que du bonheur…

Michel Petrucciani, The Complete Dreyfus Jazz Recordings
(10 albums et 2 DVD),
Dreyfus (distr. Disques Office).

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