cinéma

Le mythe inoxydable d'«Alice au pays des merveilles»

Par NICOLAS BERLIE le 13.03.2010 à 00:01

À près de 150?ans, le personnage de Lewis Carroll n’a pas pris une ride. Petit retour aux sources alors que l'«Alice» de Tim Burton sort mercredi dans les salles.

«Qu’on lui tranche la tête!» hurlait la Reine de cœur. Pourtant, près d’un siècle et demi après sa première édition en 1865, Alice au pays des merveilles a toujours les joues bien roses, à défaut d’avoir la tête sur les épaules.

Pas mal pour une histoire pour enfants, inventée sur le pouce par Charles Dodgson – de son nom de plume Lewis Carroll – pour la jeune Alice Liddell.

On rembobine. Nous sommes en 1856 à Christ Church, un des prestigieux «colleges» de l’Université d’Oxford. Le révérend Charles Dodgson y enseigne les mathématiques. Il est aussi photographe à ses heures. Et Alice Liddell, la fille du doyen, lui sert de modèle. Or, pendant les longues pauses nécessaires au développement, il raconte des histoires à la fillette. De celles qui «vivent et meurent comme les moucherons de l’été», écrit Carroll dans son journal.

Sauf une. En 1862, le révérend Dodgson fait une balade sur la Tamise avec Alice et ses deux sœurs. La barque tangue doucement et, comme à son habitude, il captive son auditoire avec une histoire. Alice l’aime tellement qu’elle le supplie de l’écrire. Et le soir même, il met la première main à Alice au pays des merveilles. Le reste appartient à l’histoire.

Enluminé par les magnifiques illustrations de John Tenniel, le livre fait un tabac – parmi ses fans, la reine Victoria elle-même! Ce n’est qu’un avant-goût: traduit en français en 1869 déjà, les aventures d’Alice connaîtront un succès mondial et pléthore d’adaptations sur scène et au cinéma, chez Disney mais aussi en porno.

Depuis la seconde moitié du XIXe, Alice n’a jamais quitté le devant de la scène, mythe inoxydable et gros morceau de la pop culture. Une longévité qui s’explique d’abord par l’imagination débridée, quasi psychédélique, de son auteur, vu comme un précurseur du surréalisme.

Ensuite, le double niveau de lecture: conte pour enfants, Alice est aussi une friandise pour adultes. Le style est giboyeux, vivier de néologismes, de non-sense; c’est toute la mécanique de la langue que Carroll s’amuse à démonter et à remonter à l’envers, faisant les délices des linguistes et des logiciens.

On ne compte plus les références à Alice et à son bestiaire magique: dans la musique, dans les comics, à la télévision – la série Lost en est truffée – et jusqu’aux jeux vidéo. A force de manger tout ce qui lui passe sous la main, Alice est devenue énorme!


Alice dans la pop culture

Musique: Alice sous acide

Pour grandir ou rapetisser, Alice ingurgite toutes sortes de substances non identifiées – gâteaux ou champignons. De quoi donner des idées, en pleine période hippie, aux larrons de Jefferson Airplane. «One pill makes you larger/And one pill makes you small», chantaient-ils en 1967 sur White Rabbit (sur l’album Surrealistic Pillow). Plus tard, la chanson servira de bande-son à la fameuse scène de défonce de Platoon.

En outre, dans la drug culture américaine, l’expression «down the rabbit hole» («descente dans le terrier du lapin», le titre du premier chapitre d’Alice) signifie prendre du LSD ou autre substance hallucinogène…

Autre citation célèbre, la chanson I am the Walrus, des Beatles, fait référence à un poème composé par Carroll pour De l’autre côté du miroir, la suite d’Alice au pays des merveilles.

BD: Alice version coquine

Dès le départ, avec les illustrations de John Tenniel, puis celles d’Arthur Rackham et de Mervyn Peake (lire ci-dessous), textes et dessins ont fait bon ménage chez Alice. La bande dessinée a donc logiquement continué à exploiter le filon. Et Alice n’est pas la seule à brûler les planches: en 1948, dans Batman, naît le personnage du Chapelier fou – Jervis Tetch au registre civil. C’est l’un des «vilains» emblématiques de Gotham City, aux côtés du Joker et de Poison Ivy.

Mais si une adaptation a fait date ces dernières années, c’est celle du scénariste Alan Moore: dans Filles perdues, il met en scène les aventures sexuellement explicites d’Alice avec deux autres figures de la littérature enfantine, Wendy, de Peter Pan, et Dorothée, du Magicien d’Oz. Une BD vendue sous plastique, comme le dernier Chessex!

Jeux vidéo: de l’autre côté du mouroir

L’Alice de Tim Burton est la première adaptation en 3D de l’œuvre de Lewis Carroll. Faux. Car en 2000 est sorti American McGee’s Alice, un jeu d’action à la première personne, édité par Electronic Arts.

Dans cette version macabre, violente, Alice doit se frayer un chemin à coups de couteau ou de club de croquet, accompagnée par un Lapin blanc défiguré par la myxomatose. Pas franchement original, mais l’ambiance gothique – burtonnienne avant l’heure? – faisait son petit effet.

Une suite est toujours sur les rails pour 2011. Mieux (pire?), une adaptation au cinéma est prévue pour cette année encore. Mais Sarah Michelle Gellar, pressentie pour le rôle-titre, aurait jeté l’éponge.


Le cas Mervyn Peake

MERVYN PEAKE ESTATEDans les années 40, un éditeur suédois commande une série de dessins à Mervyn Peake pour son édition d’Alice au pays des merveilles. Le commanditaire ne veut pas payer les droits onéreux des dessins originaux.

L’illustrateur, qui est aussi romancier (il est l’auteur de la trilogie baroque Gormenghast), se surpasse: se distanciant des dessins ripolinés de Tenniel, il propose une vision très personnelle d’Alice, complexe, son trait hachuré faisant entrer beaucoup d’ombre dans le dessin. Ses illustrations accompagneront finalement une édition anglaise en 1954.

Peake a eu droit à une expo exceptionnelle à la Maison d’Ailleurs, à Yverdon, en 2009. Le catalogue, splendide, est toujours en vente.

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